« A Paris, la géographie de la richesse est depuis toujours en mouvement »

Café-théâtre dans le XXe, vestige de la culture populaire et ouverture vers le public bobo. © Mathieu Rollinger

Café-théâtre dans le XXe, vestige de la culture populaire et ouverture vers le public bobo. © Mathieu Rollinger

GENTRIFICATION. Si la gentrification est un processus contemporain observable, qu’en est-il si on prend un peu de recul avec Thierry Sarmant, conservateur en chef du Carnavalet, le musée consacré à l’histoire de Paris ? Spécialiste des XVIe et XVIIe siècle, et notamment du Roi Soleil, il dispose des clés qui permettent d’appréhender les fondements et les ressorts des mutations de l’aire urbaine parisienne.

Le terme de gentrification fait-il partie du vocabulaire utilisé par les historiens ?
Thierry Sarmant –
Cette expression n’est pas très vieille dans le champ de la recherche. Elle n’a qu’une cinquantaine d’années, inventée à partir des cas londonien et new-yorkais. Cependant, c’est un phénomène qui a toujours été observé. Pour Paris, on préfère traditionnellement parler de ségrégation sociale et territoriale.

A-t-on toujours pu définir les quartiers parisiens en fonction la classe sociale et du niveau de richesse de ses habitants ?
Depuis la fin du Moyen-âge, on les a toujours distingués sur des critères socio-économiques. Cette géographie de la richesse est, depuis toujours, en mouvement. Par exemple, le Marais, quartier chic des XVIe et XVIIe siècles (ndlr, voir « Repères géographiques » en bas de page) s’embourgeoise au XVIIIe siècle, redevient un quartier populaire et ouvrier au XIXe siècle, pour redevenir bourgeois dès les années 1960. Cela donne au quartier des formes et des visages très différents.

Quid des XVIIIe, XIXe et XXe arrondissements de Paris ?
Ces arrondissements sont très marqués par la présence des populations prolétariennes. Mais il y a des contre-exemples notamment la butte Montmartre qui a été très tôt investie par les bourgeois-bohêmes. Ménilmontant, Charonne, Belleville étaient auparavant des villages qui ont ensuite été rattachés à Paris, et ils ont conservés chacun leurs particularités.

Les anciens ateliers de dans le 20e arrondissement abritent aujourd'hui les ateliers d'artistes C'est Pointé. © Mathieu Rollinger

Les anciens ateliers de dans le 20e arrondissement abritent aujourd’hui les ateliers d’artistes C’est Pointé. ©Mathieu Rollinger

À quelle période peut-on observer le début de la gentrification à Paris ?
La gentrification est quelque chose de propre au XXe siècle, qui a un suivi un mouvement qui part du centre pour se diriger progressivement vers l’est et le nord. Cela a commencé par le Marais. Puis la Bastille, qui était un quartier populaire, est devenue un quartier bourgeois dans les années 1970.

Est-ce que la frontière invisible que l’on peut imaginer entre l’ouest riche et l’est populaire est-elle historiquement fondée ?
Cette répartition se dessine dès la deuxième moitié du XVIIe siècle. A cette période, le quartier aristocratique se construit autour du faubourg Saint-Germain, au sud-ouest de la ville, alors que les environs du faubourg Saint-Antoine, dans l’est parisien, voit se développer les quartiers ouvriers et populaires. Cette zone est vue comme le quartier rouge, celui de la Révolution, celui des Sans-culottes aux Communards.

La révolution industrielle a-t-elle eu une incidence sur cette répartition géographique ?
Oui, mais elle n’a fait qu’accroître le phénomène de ségrégation sociale. Qui dit révolution industrielle dit nuisances. L’implantation des lieux de production industrielle ne permet pas la cohabitation des différentes classes sociales. Les populations bourgeoises ne voulaient pas être dérangées par le bruit et la pollution et se sont donc dirigées vers l’ouest parisien.

Sur le plan culturel, comment ces anciens bastions ouvriers ont-ils évolué ?
Les quartiers populaires ont toujours abrité des espaces d’expression culturelle, notamment à travers les cafés-concerts. Mais il s’agissait plutôt de lieux de sociabilité existant de manière spontanée. Aujourd’hui dans ces quartiers, l’implantation de nouveaux espaces culturels est le fruit d’une volonté des instances publiques, comme pour le Centquatre. Ce n’est pas exactement le même processus. En même temps, tenir cette comparaison est difficile dans la mesure où la structure générale de la société a changé : les interventions de l’Etat dans le domaine culturel étaient inenvisageables il y a cent ou cent-cinquante ans.

Est-ce la nouvelle présence de classes aisées dans ces quartiers qui motive l’installation de nouveaux espaces culturels ou, à l’inverse, est-ce l’offre culturelle qui attire les attire ?
L’offre culturelle ne joue qu’un rôle très mineur dans la gentrification du nord-est parisien. Le processus tient en premier lieu de la situation immobilière et de l’emploi. Je ne pense pas que les équipements culturels jouent un rôle déterminant dans les choix. Surtout qu’à Paris le maillage est tel que vous pouvez trouver partout un théâtre à moins de vingt minutes de chez vous.

Un renouveau derrière le périphérique. © Mathieu Rollinger

Un renouveau derrière le périphérique. © Mathieu Rollinger

Le phénomène de gentrification va-t-il s’étendre aux banlieues, comme on peut déjà observer certaines prémices à Pantin et Montreuil ?
Se concentrer uniquement sur Paris intra-muros n’a effectivement pas de sens, car la métropole couvre les deux tiers de la région Île-de-France. Contrairement au modèle dit « américain », où les classes les plus aisées se sont établies en périphérie alors que le centre-ville est appauvrit, Paris concentre la fortune en son centre et on constate aujourd’hui une fuite des classes moyennes à la périphérie. La seule chose qui pourra empêcher la gentrification dans les communes de banlieues sera une intervention volontariste de la puissance publique, avec l’ambition d’une diversification sociale sur ces territoires. La gentrification n’est pas un mouvement systématique et linéaire : il est tributaire du bâti immobilier et des politiques de logement social.

La gentrification est-elle quelque chose de bénéfique ou de néfaste pour une ville comme Paris négatif la gentrification ?
Tout dépend si cela correspond à l’évolution générale du pays : est-ce qu’elle est le résultat d’une élévation du niveau de vie général ou est-elle née d’une volonté de regroupement des classes favorisées sur un même territoire dans un contexte de paupérisation.

Propos recueillis par Mathieu Rollinger

[ Extrait de l’enquête réalisée avec Marie Fantozzi et Clément Thiéry ]
La Gentrification dans le nord-est parisien
A retrouver sur www.m2jc.fr

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