La gentrification, ou la mue culturelle du nord-est parisien

Philharmonie de Paris © Jean Nouvel – Arte Factory

Philharmonie de Paris © Jean Nouvel – Arte Factory

[ Enquête réalisée avec Marie Fantozzi et Clément Thiery ]
La Gentrification dans le nord-est parisien
A retrouver sur Rubiks Culture

GENTRIFICATION. A Paris, comme dans d’autres métropoles mondiales, d’anciens bastions ouvriers trouvent une forme de recyclage post-industriel par les activités culturelles. Aujourd’hui, c’est dans les XVIIIe, XIXe, XXe arrondissements parisiens et dans la banlieue proche que ces changements s’opèrent, sous le terme de gentrification.

En janvier 2015 va éclore la Philharmonie de Paris, ajoutant une programmation classique au 55 hectares de culture verdoyante du Parc de la Villette. Entre le Zénith et la Cité de la Musique, la nouvelle salle de concerts symphoniques risque d’attirer un public de spectateurs avertis plus qu’un public populaire. Jadis bastion ouvrier, la Villette poursuit son lifting social et culturel.

Depuis les années 1970, Paris emboîte le pas aux autres métropoles occidentales – New York et Londres en tête – et connaît une mue engendrée par un phénomène que les spécialistes nomment gentrification. La géographe Anne Clerval définit ce processus comme « une forme particulière d’embourgeoisement qui transforme la composition sociale, comme le bâti et l’espace public, des quartiers populaires ». Fuyant les quartier centraux des villes en raison de la hausse des loyers et du manque d’espace, une nouvelle classe moyenne – pour faire court, les bobos – vient s’installer au cœur d’anciens quartiers artisans ou ouvriers, en désinvestissement depuis la crise du secteur secondaire. S’ensuit alors un mouvement de réhabilitation du bâti et dans cette même vague, une tendance à l’accroissement de l’offre culturelle locale.

Sommaire de l’enquête

Le nord-est parisien dépossédé de ses classes populaires ?

A Paris, ce mouvement prend la direction du nord-est, se propageant par vagues successives à partir de l’hyper-centre. Les arrondissements intermédiaires (Xe, XIe et XIIe) ayant connu une gentrification sociale et culturelle dès les années 1970, ce sont aujourd’hui les XVIII, XIXe et XXe arrondissements qui voient fleurir de nouveaux espaces de vie culturelle. Ce phénomène commence également à s’étendre au delà du Boulevard Périphérique, dans les communes limitrophes de Pantin, Bagnolet et Montreuil.

Première incursion culturelle de grande ampleur dans le nord-est parisien, l’aménagement du Parc de la Villette a initié cette dynamique de régénération urbaine dans le XIXe arrondissement. En 1979, les pouvoirs publics décident de réhabiliter d’anciens abattoirs réduits à l’état de friches et de « créer un parc culturel ouvert à tous ». Cinémas, salles de concerts et de spectacles ou encore musées et lieux d’exposition, l’espace représente aujourd’hui l’un des pôles de culture et de loisir les plus importants de la capitale – au point que c’est dans la Grande Halle de la Villette que le très branché et très chic Pitchfork Music Festival a décidé d’installer chaque automne son édition française. Redonner vie à des bâtiments à vocation industrielle sous la forme de lieux de sociabilité et d’expression culturelle se veut l’un des marqueurs du processus de gentrification. Si la Villette ne s’adresse pas exclusivement à une élite culturelle, les classes ouvrières sont toutefois dépossédées d’un espace dont elles ne possèdent plus les codes.

Le CentQuatre, symbole de la gentrification ?

A deux pas seulement du bassin de la Villette, là où s’élevaient autrefois les pompes funèbres générales de Paris, les halles du CentQuatre prêtent leurs cimaises à la jeune photographie européenne dans le cadre du festival Circulation(s). Trente mètres au-dessus de la cour Curial, le château d’eau offre un panorama sur un quartier où la brique et l’acier de Baltard se mêlent au béton des tours HLM. C’est là, sur les murs du dernier étage, que sont exposées les images des rives abandonnées de la Vistule et de ses bateliers comme à l’arrêt, œuvre du polonais Jan Brykczyński.  »Les temps ont changé et l’âge d’or des habitants qui dépendaient de la Vistule est bien fini. Aujourd’hui, leur savoir-faire et leur compétence ne sont plus demandés. Les habitants liés à la vie ancienne de la rivière sont au chômage. » Une étrange mise en abîme naît par la fenêtre.

L’établissement culturel s’est implanté en 2008. Décision de l’Hôtel de Ville, Bertrand Delanoë se targue de faire venir la Culture dans un quartier relativement boudé par les acteurs du secteur. Ouvert en grande pompe, la déconfiture pointe vite le bout de son nez : trop ambitieux, pas assez ouvert. Les élites franchissent le boulevard de la Chapelle pour venir assister aux shows magistraux, mais les locaux ne se pressent guère au CentQuatre. Résultat, en 2010, on repart à zéro, et c’est José-Manuel Gonçalvès qui reprend en main l’établissement, éclatant littéralement les barrières pour créer un véritable lieu de vie, un passage où s’invitent, se pensent de nouvelles formes de consommation culturelle. Réussite ou pas, la mairie de Paris se félicite de ce projet gourmand. Le directeur du CentQuatre orchestrera la Nuit Blanche 2014, preuve s’il en est que Gonçalvès satisfait. Autre symbole, et pas des moindres : le président François Hollande choisit le lieu en décembre 2013 pour annoncer son concours mondial d’innovation.

La gentrification par la culture ?

En 2007, la Ville de Paris tentait déjà le pari de la mixité culturelle dans le quartier de Ménilmontant, où les petites épiceries jouxtent les boutiques de djellabas. La Maison des Métallos peine toujours à trouver son identité, dans un Est parisien pourtant déjà bien pourvu en établissements culturels. Les alternatives artistiques se trouvent dans les squats, épars dans la capitale, de la banlieue aux artères chics. La précarité se heurte à la municipalité, et à ne pas vouloir déloger, la solution peut prendre l’apparence d’une institutionnalisation flirtant avec ce phénomène de gentrification tant décrié. C’est la situation de la Manufacture 111. Après que le collectif 1984 ait abondamment recouvert le parking de la rue des Pyrénées, dans le XXe arrondissement, de graffitis et autres interventions artistiques dites urbaines, le squat ferme ses portes quelques mois pour faire peau neuve… et rouvrir au printemps 2014 à grand renfort de concept-store, food-trucks et ateliers pour enfants.

Dans le sillage des métamorphoses urbaines apportées par la gentrification se pose alors la question de l’intégration des classes populaires au sein des quartiers en mutation, et même au delà, de la mixité sociale et culturelle engendrée par le phénomène. A titre d’exemple, à qui bénéficieront les quelques 386,5 millions d’euros investis dans la Philharmonie ? Les implantations culturelles chassent-elles les riverains précarisés par une inflation immobilière toujours croissante ? Quid de la problématiques dans la course aux municipales ? Quel sera le Paris du futur ?

Marie Fantozzi, Mathieu Rollinger, Clément Thiery

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