Mika Vainio & Ø vs Actress : Avis de guerre froide

A ma gauche, Mika Vainio et son album Konstellaatio; à ma droite, Actress et son Ghettoville. DR

A ma gauche, Mika Vainio et son album Konstellaatio; à ma droite, Actress et son Ghettoville. DR

CRITIQUE CROISÉE – Malgré des apparences minimalistes et bruitistes très proches, les projets des deux artistes électro font preuve de divergences narratives dès la seconde écoute. Des blocs opposés moins figés qu’on ne le croit.

La géopolitique de la musique a cette abstraction que n’ont pas les conflits étatiques. Ici, pas de rideau de fer divisant les deux partis, mais un libre échange de procédés. Aucune pression anxiogène ne pèse sur les protagonistes : les démonstrations de force militaire s’effacent au profit de la seule ambition d’étaler ses capacités créatives. Seuls ceux qui se dévoueront à fouiller dans ces productions instrumentales dosées à la burette en seront d’heureuses victimes collatérales. L’électro s’imposant comme une idéologie majeure sur le planisphère sonore, deux de ses représentants se livrent aujourd’hui une guerre fratricide.

L’apparatchik et l’anarchique

A l’Est, Mika Vainio, tripoteur hyperactif de son Etat finlandais, a gagné ses galons d’apparatchik, bien qu’il semble toujours hésiter à apparaître sous son pseudonyme très scandinave, Ø. Le cinquantenaire enchaîne depuis vingt ans les projets électro, notamment avec le duo Pan Sonic, union éclatée en 2009. Après avoir fait le tour du bruitisme analogique avec son colistier Ilpö Väisanen, il va de l’avant en solitaire avec un nouvel album, Konstellaatio, sorti sous le label Sahko Recordings. Une vraie performance compte tenu d’une année 2013 déjà très chargée, avec pas moins de trois albums : Kilo réalisé seul, Monstrance avec Joachim Nordwall et Through a Pre-Memory avec Stephen O’Malley.

A l’Ouest, le cadet Actress, quoi que déjà rompu aux règles du monde de l’électro, apporte une réponse au vétéran scandinave. L’Anglais a tout du jeune loup pressé d’en débattre. Enregistré à l’état civil sous le nom de Darren Cunningham, on dit cet ex-footballeur devenu DJ et producteur arrogant  et énigmatique. Il a pourtant réussi à se démarquer aux yeux des spécialistes en faisant valoir une signature musicale indentifiable, avec des sons foutraques mais insolemment audacieux. Un génie bordélique et perturbé, aperçu aux côtés d’un autre spécimen, Damon Albarn, lors du projet Kinshasa One Two. Aujourd’hui, Actress présente Ghettoville, quatrième ébauche d’un manifeste pour des sonorités à mi-chemin entre simples prétentions contemplatives et conceptualisme tordu.

Ouvrir le ghetto ou délimiter l’espace

De prime abord, les deux œuvres semblent avancer en rang d’oignon, relançant les critiques les plus extrémistes et simplistes du type « tous les mêmes ». Certes, elles évoluent dans un même système codifié, mais au final très exaltant. On se rend compte ensuite que chaque camp a sa vision des choses. Sous une forme très débridée, lourde et déstabilisante, Actress introduit les 78 minutes de Ghettoville avec le titre « Forgiven », qui invite à laisser au vestiaire tout préjugé encombrant. A ce dépouillage forcé, Mika Vainio lui oppose un accueil plus réconfortant. Il laisse le temps au visiteur de prendre ses marques malgré les basses froides et abyssales du morceau « Otava ». La première pièce d’une machine bien huilée.

Mika Vainio dépeint un espace aussi infini, puisqu’onirique, que défini, de par sa structure. Konstellaatio a un début, un milieu et une fin, alors que les subtilités du puzzle ne se révèlent qu’à l’aune de l’ultime « Taikaisin ». Plus les pistes défilent, plus les beats s’estompent face à des sons luminescents. Le point de bascule s’opère au moment de « Talvipaiva, vanha motelli », où les silences matérialisent ce gap entre les eaux profondes et la surface. Cet album présente au final une architecture très soviétique, avec un quadrillage laissant peu de place aux expérimentations les plus folles mais relevant d’une organisation infaillible.

Pour sa part, Darren Cunningham se calque plutôt sur le plan de Londres, une ville cosmopolite aux ruelles sinueuses, crasseuses et pourtant regorgeant de vie (des voix apparaissent sporadiquement comme sur « Don’t »). Dix-sept chansons comme autant de quartiers, dont le plus beau est « Our », ayant chacun sa spécificité musicale : bossa dans « Street Corp », gangsta rap dans  « Corner » et « Rule », indus sur « Contagious », techno pour « Gaze », new age dans « Image » ou r’n’b sur « Rap ». Les fonctions s’inversent : le ghetto britannique s’est ouvert aux influences et aux extravagances, alors que la constellation du Finlandais est finalement très bornée. Libéralisme ou contrôle de l’Etat ? Orwell l’avait déjà exprimé : la guerre froide porte surtout sur des divergences quant au sens que l’on accorde à notre monde.

Mathieu Rollinger

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