Les road-tripes d’Abraham Poincheval

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PERFORMANCE – Voulant reproduire l’hivernation, l’artiste français a relevé le défi de rester treize jours dans la peau d’un ours. Une expérience qui défie les lois de la jungle et au passage celles de l’art.

Abraham Poincheval prendrait-il les exemples mythologiques trop au pied de la lettre ? Pour mieux s’infiltrer dans le musée de la Chasse et de la Nature de Paris, l’artiste français recycle la vieille combine d’Ulysse. Pas de gigantesque cheval de bois, aucune velléité de pillage, mais une sculpture d’ours synthétisé dont les entrailles aménagées offrent alors un lieu de retraite insolite. Informés du stratagème, les visiteurs sont autorisés à perturber l’ermite. Il faut alors coller l’oreille au thorax de l’ursidé pour entendre sa voix feutrée par l’épaisse couche de fourrure. Dans ce boudoir dans lequel lui et son compagnon sont immobilisés, Abraham Poincheval se sent dans son élément : « Je n’aurais pas aimé m’installer dans un musée d’art contemporain comme Beaubourg. Je voulais un lieu d’exposition qui a une vraie relation avec l’animalité ».

Dans cet hôtel particulier du Marais, une singulière conception de la vie animale y est laissée à penser. A ces toisons arrachées à leur habitat sauvage à coup de fusil à double canon, on essaye de redonner un semblant de noblesse via la taxidermie et autres œuvres manufacturées ou peintes. Loin de se borner à une représentation passéiste de la chasse, les arts de la forêt y prennent une forme surréaliste inattendue. A l’image de l’invraisemblable « Cabinet de la Licorne », le rétro et le kitsch dégagent un sentiment inexplicablement jouissif. Un mysticisme que l’on retrouve par exemple dans True Detective, la dernière série à succès de HBO. Les têtes de cerf sont mêmes érigés en symboles de la culture hipster. La performance de Poincheval ne dépareille pas avec le reste de l’étonnante collection de trophées comme le léopard  descendu par Valéry Giscard d’Estaing en personne, l’automate d’un sanglier blanc qui grogne ses mésaventures ou encore le gorille empaillé à qui l’ancien propriétaire avait fait en sorte que sa main puisse tenir un verre de whisky.

Dans les pas de l’ours

Le choix de l’ours, ancien roi des animaux pour les païens détrôné par le lion par la volonté des chrétiens au Moyen-âge, n’est pas anodin.  « Outre le côté pratique qu’offre son gabarit, je pense que le rapport n’aurait pas été le même avec un autre animal », justifie Abraham Poincheval. « L’ours représente nos archaïsmes, nos anciennes civilisations. Ces choses sont importantes pour un être humain du XIXe siècle ». Pour l’Alençonnais, l’homme moderne doit partir à l’aventure pour renouer avec sa nature profonde. Ainsi, la thématique du voyage est omniprésente dans l’œuvre d’Abraham Poincheval, sous deux formes : celle au premier sens du terme (il a traversé la France d’ouest en est en ligne droite en 2002, n’hésitant pas à escalader les maisons pour ne pas dévier de son chemin, a franchi les Alpes avec un tonneau en guise de caravane cylindrique en 2011) et la seconde à l’aspect plus spirituel, relevant du voyage intérieur.

Dans cette optique de coupure avec le monde extérieur, l’artiste s’était déjà enterré vivant à Marseille et à Tours. Cette fois, il va chercher le dépaysement dans la carcasse d’un animal. Cloîtré, « il n’y a plus de mouvement, plus de repères temporels, mis à part la fermeture ou l’ouverture du musée ». Mais l’esprit peu toujours s’évader. « Je divague beaucoup », concède l’ascète. « C’est comme une évaporation ». Cette expérience l’amène jusqu’à des sensations très bestiales.  « La plupart du temps, je suis seulement moi. D’autres fois, je suis mi-homme mi-animal comme Elephant Man ou Kaspar Hauser», récapitule-t-il.  « Enfin, il m’est arrivé à deux reprises d’être l’ours ». Alors que la plupart des pièces l’entourant rappellent inexorablement l’animal à sa soumission à l’être humain, Abraham Poincheval remet en question ce rapport de domination.

La maïeutique inversée

Dans sa position inconfortable de cobaye voulant prouver que l’hivernation humaine est réalisable, Abraham Poincheval montre cependant quelques incohérences. Finalement, en étant enfermé de la sorte et filmé en quasi-continuité par une webcam, il n’a été jamais autant médiatisé et donc observé. Les internautes pouvant à tout moment le surprendre en train de somnoler, lire un livre ou être perdu dans ses pensées, son projet d’isolement est soudain moins pertinent, même si l’initiative d’ouverture est saluable. « J’avoue que c’est paradoxal mais ça me poursuit dans mes différents projets artistiques », concède-t-il. « Il y a une frontière entre deux univers, ma solitude et le public, qui se confrontent alors que cela ne devrait pas. Après, la caméra est là mais je n’ai aucun retour, donc je n’ai pas cette impression d’être observé ». Pour aller jusqu’au bout de ses intentions, l’artiste aurait pu également se dispenser d’embarquer une montre. Dernier bémol : la réalisation de la sculpture. Si le corps de l’ours est assez réaliste, sa gueule en revanche aurait mérité un peu plus d’effort.

Malgré cela, la performance d’Abraham Poincheval demeure un geste particulièrement remarquable, qui casse les habitudes de production artistique, à la manière d’une Sophie Calle. Sa démarche et sa réflexion évoluent tout au long de l’exposition. Alors qu’au début, son but avoué était simplement de « vivre dans un ours » puis de tester ses limites mentales et physiques, à quelques heures du terme de son expérience, il se prend à reconsidérer l’intérêt « d’observer la relation entre le spectateur et un objet artistique » dans laquelle il est lui-même intégré. D’autre part, il inverse le rapport maïeutique entre l’artiste et son œuvre. D’habitude, une création se développe dans l’esprit de son géniteur jusqu’à arriver à maturation et d’être mis au monde par ses mains. Ici, c’est l’œuvre qui porte en elle l’artiste, le façonne et le travaille jusqu’à ce que celui-ci soit arrivé au terme de son expérience.

Mathieu Rollinger

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