« Trafic », voyage au point mort

Midch et Fanch © Elisabeth Carecchio

Midch et Fanch © Elisabeth Carecchio

SCÈNE – L’auteur Yoann Thommerel pour sa première œuvre, présentée au théâtre de La Colline de Paris, installe au volant d’un van deux paumés sympathiques qui partiront loin sans jamais mettre le contact. Moteur, inaction !

Dans quelle auto-école Midch (Pascal Rénéric) et Fanch (Jean-Charles Clichet) ont-ils passé leur permis de conduire ? Plutôt que de s’installer au volant de la camionnette qu’ils viennent d’acquérir, ces trentenaires désabusés préfèrent user leurs frocs sur le sol du coffre. Et jusqu’à preuve du contraire, ce n’est pas la meilleure des manières pour s’élancer sur les routes. Alors qu’ils rêvent de nouveau départ, les deux acolytes se servent du bahut comme d’un confessionnal, où ils ressassent leurs rancœurs, leurs désarrois et leur peur de l’avenir. Bien au chaud entre les trois murs du garage, leur langue et leur imagination font plus de kilomètres que leurs jambes. L’auteur Yoann Thommerel convoque ici de multiples références littéraires autour du voyage comme moyen d’émancipation, de Jack Kerouac à Mark Twain. Le fantasme de l’exode pour fuir son quotidien.

Sauf que pour nos lascars du nord de la France, ce n’est pas la réalisation de ses rêves qui importe, mais simplement y croire. Restant en rade, l’utilitaire Renault est autant un lest qui les empêche de remonter à la surface que le vecteur d’une introspection libératrice. Edith Proust, narratrice omnisciente et électron-libre scénique (tantôt prof de stretching, tantôt Paula, la fille exubérante de Fanch), apporte peut-être la citation qui résume le mieux la problématique de la pièce. « La première chose que l’indigène apprend, c’est à rester à sa place, à ne pas dépasser les limites, écrivait Frantz Fanon. C’est pourquoi les rêves de l’indigène sont des rêves musculaires, des rêves d’action, des rêves agressifs. Je rêve que j’éclate de rire, que je franchis le fleuve d’une enjambée, que je suis poursuivi par des meutes de voitures qui ne me rattrapent jamais ».

Créneau générationnel. S’enquérir du soutien de l’auteur des Damnés de la Terre, porte-parole des opprimés et figure de la négritude, n’est pas de trop pour Midch et Fanch. Car ils sont convaincus d’être ces indigènes, ces grands perdants de la mondialisation. Génération maudite et déshéritée, coincée entre les plus vieux, qui ont connu « l’horreur, la vraie » de la Seconde guerre mondiale, et leur propres enfants, qui eux feront la « vraie Révolution ». A eux, il ne leur reste que les crises identitaires, familiales, sexuelles, morales et de l’emploi. Plutôt que de s’engoncer dans un costard, ils se prêtent à de multiples expériences de l’homosexualité aux drogues les plus dures.

Des opiums parmi d’autres, car ces compères lunatiques retrouvent leur enthousiasme dès qu’il s’agit de délirer sur l’Agence tous risques ou les vibrations de Kraftwerk, Iggy Pop, Suicide, Sun Râ voire des Ramones. Ces icônes de l’underground semblent pourtant dépassées par la pop culture contemporaine telle qu’elle présentée dans la vidéo d’ouverture d’Etienne Boguet et Julien Amiges. Facebook et autres lolcats défilent trop vite sur l’écran de diodes électroluminescentes pour ces rescapés de la Génération X. La mise en scène proposée par Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau noie les deux personnages dans une masse de messages numérisés (appels téléphoniques, SMS, vidéos en live ou en différé). Ces procédés techniques laissent ainsi filtrer une critique juste et prenante des relations virtuelles et de l’ère du multimédia.

Bifurcations. Cependant, ce mode de narration éclatée, bien qu’audacieux, reste qu’un futile accessoire de la puissance poétique et comique des répliques des compagnons d’infortune. La performance des acteurs sont une des grandes satisfactions de cette pièce. Pascal Rénéric, en punk à chat, semble à la fois abattu par son parcours peu reluisant et reste encore émerveillé par de petits moments de plaisirs simples. Un révolutionnaire en pantoufles. La bonhommie et le charme ordinaire de Jean-Charles Clichet font de lui l’archétype du trentenaire dépassé par les événements mais restant coûte que coûte positif, dans un rôle que beaucoup de cinéastes auraient confié à l’incontournable Vincent Macaigne.

Trafic pourrait trouver une autre filiation cinématographique. Le film Mobile Home de François Pirot, sorti en 2012, met également en scène deux amis dans la même situation ubuesque que Midch et Fanch. Arthur Dupont et Guillaume Gouix ont, eux, la vingtaine, mais sont frappés par le même immobilisme après l’achat d’un camping-car. Par ailleurs, comme ce voyage qui, quelle que soit la saison, ne décollera jamais, le récit manque de relief. La direction fixée au départ est intéressante, mais le convoi s’embourbe à force de déviations et de dérapages. La scène bonus aurait également pu rester dans la boîte à gants. Ainsi, on peut fortement douter que cette histoire soit l’apanage d’une seule génération. Elle semble plutôt traduire un climat social mû par une question lancinante : partir oui, mais pour aller où ?

Mathieu Rollinger

Trafic – De Yoann Thommerel, mis en scène par Marie-Christine Soma et Daniel Jeanneteau, avec Jean-Charles Clichet et Pascal Rénéric.
Du 8 mai au 6 juin au Petit Théâtre de la Colline à Paris.

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